Richard Brunel, metteur en scène

« l’opéra met à jour la machine infernale qui transforme les vies en destin »

Plus qu’une lutte entre deux hommes pour la même femme, Le Trouvère est une lutte de deux femmes pour le même homme. Leonora et Azucena, deux femmes, deux chapitres d’une histoire qui va basculer du rêve au cauchemar. La première partie s’achève dans le bonheur des retrouvailles entre Manrico et Leonora, happy end romantique qui donne l’illusion d’un avenir possible. Mais l’intervention d’Azucena au début de la deuxième partie fait basculer l’ensemble des destins dans le tragique, dans la mort inéluctable. Deux femmes, deux individus mais aussi deux groupes qui s’affrontent pour le passé ou pour le présent, pour des territoires abandonnés ou conquis, pour ce qu’ils croient être la vengeance ou l’honneur. Deux bandes aussi minables et déterminées que celles qui croient dur comme fer que la violence se joue ou se justifie.

 

Le rêve, le cauchemar, l’origine des guerres, les pathologies personnelles s’organisent en récits. C’est bien cela qui est à l’œuvre dans la première partie de cet opéra. Le récit mythologique de la mort d’un enfant justifie la loi du talion entre les deux bandes rivales, récit ingéré par Azucena au point qu’il ressurgit, hystériquement, dès que le personnage voit du feu. Le récit romantique de la rencontre entre Leonora et Manrico nourrit l’amour du personnage féminin, l’embrase. La superposition des récits fait s’entrecroiser les motivations de tous : lutte des deux bandes pour le même territoire, désir amoureux. La communauté et les individus sont prisonniers de cette nécessité de raconter à l’envi. La deuxième partie est, au contraire, tout entière organisée autour de l’action. Libérés des récits, du passé, les personnages écrivent leurs vies dans le présent, dans les actes qu’ils commettent, dans les choix qu’ils font. Chaque acte a une conséquence. Chacun est responsable de ce qu’il fait.

 

Rêve, cauchemar, récits, font que le réel s’entrecroise en permanence avec l’imaginaire. Comme dans un long travelling, la première partie de l’opéra se déroule dans un espace urbain où alternent plans larges et gros plans. On suit un personnage qui se déplace. Mouvements du décor comme autant de mouvements de caméra. Dans la seconde partie, le lieu unique du cinéma abandonné se prête aux dérapages, aux extrêmes, aux franchissements des lignes jaunes. Dans ce lieu de culture, de références, de récits, l’opéra met à jour la machine infernale qui transforme les vies en destin. et quelques figures emblématiques du cinéma s’invitent au détour d’une scène et viennent hanter, comme des fantômes de l’avenir, les archétypes et les situations.

 

Richard Brunel / Catherine Aillaud-Nicolas
Février 2015

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