Entretien avec le collectif FC Bergman

Moments figés

 

Quel aspect de cet opéra vous a attiré ?

 

Marie Vinck : Tout simplement, la musique. Nous sommes tous tombés amoureux de la musique. D’abord, des temps forts comme Au fond du temple saint et Je crois entendre encore. Mais très vite, nous avons réalisé à quel point l’ensemble de cet opéra était beau. Personnellement, j’aime tout particulièrement les chœurs. L’histoire a parlé à notre imagination : on peut la lire de manière très abstraite et universelle, quasi comme un conte. Ce qui ouvre de multiples perspectives.

 

Le livret s’articule autour d’un triangle amoureux dans lequel l’amour et l’amitié s’entremêlent.

 

Stef Aerts : En effet, outre l’amour pur et romantique, l’amitié est également un thème majeur. Dans le duo Au fond du temple saint, Zurga et Nadir chantent la fidélité éternelle qui soude leur amitié, ce qui est très particulier et peu fréquent dans le répertoire opératique. C’est aussi ce qui nous a stimulés à porter cette histoire sur la scène. Une amitié est mise en jeu : on peut trouver cela mièvre, mais nous en avons surtout perçu la beauté.

 

Quel était le point de départ de votre concept de mise en scène ?

 

Stef Aerts : De ce que nous savons, Les Pêcheurs de perles n’a pas encore été beaucoup transposé. On situe en général l’opéra dans son décor orientaliste original. Même dans la version assez abstraite de Wim Wenders, le culte de Brahma reste visible, par exemple. Nous avons pris le parti de nous distancer davantage de cet exotisme et de déplacer l’histoire dans une maison de retraite qui donne sur la mer.

 

Une maison de retraite, du fait de l’importance des souvenirs dans le livret ?

 

Stef Aerts : Exactement. Lors de notre première session d’écoute, l’aspect nostalgique de la pièce est très clairement apparu.
Marie Vinck : Le fait qu’il y ait un passé et un présent.
Stef Aerts : L’histoire de Nadir, Zurga et Leïla se répète. Alors que la naissance de leur triangle remonte à un passé flou, le véritable drame se déroule dans le présent. Il nous a semblé beau d’étirer au maximum le temps qui s’est écoulé entre son origine et son déploiement afin d’intensifier l’action. Au cours d’une vie humaine, des souvenirs douloureux peuvent s’enraciner profondément au point d’attiser la souffrance. C’est pour cela que nous avons choisi de mettre en scène des protagonistes d’un âge avancé – au moyen de costumes, de coiffures et de grimages (rire). Depuis leur maison de retraite, ils portent littéralement un regard rétrospectif sur leur passé.

 

Comment ranimez-vous ce passé ?

 

Thomas Verstraeten : Les personnages replongent dans leurs souvenirs. C’est pour cela que nous avons dédoublé les trois rôles principaux en personnages jeunes et âgés. Les jeunes Nadir et Leïla sont interprétés par des danseurs. Le seul rôle à être vocalement dédoublé est celui de Zurga. Néanmoins son jeune alter ego chante en fait la partie de Nourabad que nous avons décidé d’effacer en tant que personnage.
Stef Aerts : Nourabad est l’agresseur le plus déterminé dans cette histoire, un véritable dogmatiste qui prend les règles et les lois à la lettre. C’est pour cela qu’il nous a semblé logique de le remplacer par le jeune Zurga.
Marie Vinck : Cette fusion fonctionne parce que Nourabad représente au fond une forme extrême de ce qui se déroule dans l’esprit de Zurga.
Stef Aerts : Le vieux Zurga finit par revenir à de meilleurs sentiments, mais pas avant d’avoir ravivé des traumatismes refoulés de son passé.

 

Intervenez-vous ailleurs dans l’histoire originale ?

 

Stef Aerts : Dans le troisième acte, nous supprimons l’échange du collier. Juste avant l’exécution de Nadir et de Leïla, cette dernière remet un collier à l’un des pêcheurs de perles. Zurga reconnaît le bijou et se rend compte que dans un passé lointain, c’est lui qui l’avait offert à Leïla après qu’elle lui eut sauvé la vie. Dans l’opéra, ce moment est le tournant qui amène Zurga à épargner la vie de Leïla et de Nadir.
Marie Vinck : Comme s’il ne le faisait qu’à titre de « redevance » parce qu’il a reçu quelque chose de cette femme autrefois.
Thomas Verstraeten : Cela nous a semblé plus noble que Zurga revienne sur sa position, qu’une réelle évolution intérieure se produise en lui. C’est pour cela que nous avons supprimé la scène du collier.
Stef Aerts : Nous introduisons une réaction plus profondément humaine dans le récit.

 

J’ai eu droit à une visite guidée des ateliers de l’Opera Vlaanderen (Opéra de Flandre) où le décor de votre spectacle était en pleine construction. Un membre de l’équipe des décorateurs retirait avec minutie de petites barres de polystyrène d’une vague imposante. Quelle est l’histoire derrière la scénographie ?

 

Thomas Verstraeten : Le décor se compose d’une plateforme : deux moitiés d’une plaque tournante qui s’emboîtent comme dans un tableau d’Escher. D’un côté, on voit la maison de retraite ; de l’autre, une plage et une vague sur le point de se briser. Cette représentation artistique nous est venue en pensant à une carte postale de l’histoire. Sur la plage, nous représentons des « moments figés » du passé comme une reconstitution dans un muséum d’histoire naturelle le long duquel les personnages peuvent littéralement marcher.
Stef Aerts : La vague est bien entendu aussi une métaphore : elle est à la fois débordante de vie et nous talonne comme la mort. Ainsi le décor adopte, au sens littéral, la forme d’un cycle fuyant.

 

À quel point les souvenirs de Nadir et de Zurga sont-ils fiables ?

 

Stef Aerts : Nous présentons le souvenir du moment où ils ont vu Leïla pour la première fois de manière symbolique et particulièrement stylisée. En même temps, nous montrons que les réminiscences ne correspondent pas toujours à la réalité.
Thomas Verstraeten : Dès qu’on se souvient de quelque chose, on le transforme.
Marie Vinck : C’est d’ailleurs ce que nous faisons au sens propre dans la mise en scène. Les trois jeunes personnages sur la plage entretiennent des rapports qui changent en permanence, de sorte qu’on se demande ce qui s’est – ou ne s’est pas – réellement passé. Le vieux Nadir manipule son propre personnage jeune. Et Zurga a peut-être refoulé certains souvenirs qui resurgissent soudainement.
Stef Aerts : La fin du deuxième acte joue sur cet aspect : au cours de son dialogue intérieur, Zurga déverrouille des souvenirs enfouis et se sent soudain submergé par ses propres démons, des dédoublements de sa personne.

Cette structure narrative en deux strates est-elle réellement convaincante ?

 

Stef Aerts : Bonne question... Dans un premier temps, il semble facile de projeter un concept extrême sur une partition existante, parce qu’à ce stade on écoute encore de manière très globale. Mais dès qu’on se met à étudier chaque mot, cela devient plus compliqué. Parfois, le livret nous offre des cadeaux : certaines choses paraissent écrites exprès pour notre concept. Notre défi consiste avant tout à ne pas vouloir donner coûte que coûte du sens à chaque élément, mais à veiller à ce que l’ensemble soit cohérent et crédible sur le plan émotionnel. Nous voulons absolument éviter que le public soit constamment en train de tenter de décoder ce qui lui est donné à voir. Cela dévierait l’attention de l’émotion directe que nous essayons d’atteindre dans tous nos spectacles. Même dans une production comme notre dernière création JR, dans laquelle le public reçoit énormément d’informations, nous tentons le plus possible et par le biais des images, d’accéder au cœur des spectateurs et non à leur cerveau.

 

Composer avec des images

 

Quelle place occupe cette mise en scène dans votre œuvre ?

 

Marie Vinck : Seul le temps pourra le dire. (rire)
Stef Aerts : Ce qui est certain, c’est que nous ne vivons pas cette mise en scène d’opéra comme un tournant dans notre carrière. Au fond, notre travail est toujours musical, même quand la musique est absente. On pourrait dire que nous composons avec des images.
Marie Vinck : Nous avons également l’habitude d’approcher très librement le matériau de base qui a été fixé.
Stef Aerts : La différence, cette fois, c’est que la musique est le véritable moteur de la production. Mais elle représente aussi un important soutien.
Chris Van Camp : Vous êtes bien entendu associés à l’équipe musicale, ce qui fait que vous n’êtes pas entièrement maîtres du résultat.
Thomas Verstraeten : C’est vrai, mais c’est aussi très agréable de partager la responsabilité artistique. N’étant pas d’authentiques connaisseurs d’opéra, nous pouvons engager le dialogue avec les chanteurs et les musiciens de manière spontanée et sans préjugés.

 

Que leur réservez-vous ?

 

Marie Vinck : Pour les solistes et le chœur, la mise en scène sera assez exigeante. Comme nous souhaitons que les personnages qu’ils incarnent soient très âgés, cela demande beaucoup d’efforts de leur part. Ne serait-ce que sur le plan musical et technique puisque habituellement les chanteurs lyriques adoptent une attitude corporelle la plus ouverte possible.
Stef Aerts : Ce sera un grand défi et nous n’avons aucune idée de comment cela se déroulera.
Marie Vinck : Nous avons conscience qu’avec cette mise en scène particulière nous prenons de grands risques, mais c’est précisément ce qui rend le projet si captivant. Ce n’est jamais très excitant de faire des choix sans danger.

 

Avez-vous été associés aux auditions ?

 

Marie Vinck : Un peu. Au départ, nous avons demandé de sélectionner des chanteurs aussi âgés que possible, mais il fallait avant tout que la musique ait une belle sonorité, ce qui n’est pas toujours évident avec des voix plus âgées.
Stef Aerts : Puisqu’il n’était pas possible de choisir de véritables vieux briscards, nous avons décidé de confier le rôle de Leïla à une voix très jeune. Sur scène, la soprano aura l’air aussi âgée que Nadir et Zurga, mais sa voix offrira un contraste intéressant entre le passé et le présent.

 

Ce choix me semble très significatif, étant donné que dans cet opéra les souvenirs sont profondément liés à la voix humaine.

 

Stef Aerts : En effet, dans Je crois entendre encore, Nadir dit littéralement qu’il entend encore toujours résonner la voix tendre et cristalline de sa dulcinée, comme autrefois. Pour ces deux vieux messieurs, Leïla reste éternellement jeune.
Marie Vinck : En ce sens, nous allons un peu l’objectiver. Les hommes ont le droit de vieillir, mais pas la femme ! (rire)

 

Comment abordez-vous l’identité féminine dans Les Pêcheurs de perles ?

 

Stef Aerts : Le personnage féminin subit incontestablement une certaine discrimination : Leïla doit faire vœu de chasteté et ne peut pas révéler son identité tout au long de sa mission. Néanmoins on lui demande si elle accepte ces conditions. Elle dispose en somme d’une sorte de droit de veto. Qui plus est, accomplir cette mission paraît être un honneur pour elle. Et si elle la mène à bien, elle sera richement récompensée. Elle a donc un libre arbitre.
Marie Vinck : C’est vrai...même si on se demande s’il s’agit vraiment d’un privilège et si on ne lui force pas la main pour le faire. Tout bien considéré, les relations homme-femme restent très « XIXe ». Mais nous avons choisi de ne pas adopter de position extrême en la matière. Bref, nous n’en faisons pas un opéra féministe.

 

Une sorte d’agonie


Comment se déroulent les répétitions ?

 

Stef Aerts : Très bien, à vrai dire. Jusqu’à présent, nous avons surtout travaillé avec les solistes et cela se passe étonnamment bien. C’est une bonne chose car de cette façon ils peuvent rester concentrés sur le travail musical pendant que nous continuons à préparer la mise en scène des chœurs avec nos assistants. Pour l’instant, c’est encore assez calme mais dans une semaine tout va s’accélérer.
Marie Vinck : Nous attendons encore le décor et les costumes, donc pour le moment nous nous représentons dans nos têtes l’environnement réel et les techniques de vieillissement. C’est très excitant de se demander quelle tournure tout cela va prendre. Avec les solistes, nous avons déjà bien pu travailler le jeu, ce qui est passionnant mais requiert aussi de s’adapter. Nous sommes habitués à des comédiens qui travaillent souvent de manière très intuitive, en lien avec leur propre psychologie...
Stef Aerts : ...et qui sont souvent plus compliqués ! (rire).
Marie Vinck : Mais si vous dites à des chanteurs : « Allez-y au feeling », ils vous fixent avec des yeux interrogateurs. « Où dois-je me placer et à quel moment ? Dites-le-moi tout simplement. » (rire) C’est compréhensible, quand on voit toutes les dimensions qu’ils doivent maîtriser simultanément. Outre la position et le jeu, il y a aussi tout l’aspect technique de la musique. J’ai une admiration infinie pour ce que ces personnes parviennent à réaliser.

 

Avez-vous déjà dû revoir vos attentes en matière de contenu ?

 

Stef Aerts : À vrai dire, jusqu’à présent nous n’avons eu que de bonnes surprises. Notre plus grand problème dans la phase de création, par exemple, était l’étrange agressivité de Zurga, notre personnage principal.
Thomas Verstraeten : Et liée à cela, la persécution de Leïla dans le drame.
Stef Aerts : Heureusement le chanteur qui interprète Zurga se révèle d’une fragilité intrigante, ce qui a spontanément résolu le problème. Le personnage de Zurga est plus vulnérable et cela atténue quelque peu cette misogynie. Je crois que c’est en partie dû à la perspective que nous avons choisie, à savoir une lecture de l’histoire à partir du point de vue de Zurga. Pour lui, le dialogue avec son alter ego jeune est très destructeur. Il lui faut batailler contre sa voix intérieure, avec les projections de sa jeunesse et pour poursuivre son chemin, il doit faire taire cette voix. En tant qu’antagonistes, Nadir et Leïla sont moins complexes.

 

Le rôle de Leïla est d’une beauté intouchable sur le plan musical.

 

Stef Aerts : Nous la rendons juste un peu plus fragile en la représentant sous les traits d’une femme très âgée et dépendante.
Marie Vinck : Mais on ne donne pas vraiment à voir son point de vue sur les évènements.
Thomas Verstraeten : Dans le dernier acte, me semble-t-il, là elle est sincère, émouvante et prête à se sacrifier pour son bien-aimé.
Stef Aerts : La conversation entre Zurga et Leïla dans le troisième acte se révèle d’ailleurs être aussi une bonne surprise. Nous la considérions depuis un long moment comme une sorte d’annexe, d’appendice qu’il fallait bien prendre avec le reste. Mais à présent que nous répétons, nous en découvrons la beauté. Après deux actes débordants d’action, ce troisième acte permet de se glisser dans la tête des personnages. C’est agréable à regarder et les pièces du puzzle se mettent en ordre.
Marie Vinck : On peut parfaitement projeter notre concept sur ce troisième acte : on y voit une personne mourante qui lâche prise.

 

Est-ce la quintessence de l’histoire que vous racontez ?

 

Stef Aerts : Contrairement à ce que beaucoup de gens attendent, notre mise en scène est plutôt lente et statique. L’ensemble de l’opéra s’immobilise littéralement. C’est aussi ce dont il est question pour notre protagoniste Zurga.
Thomas Verstraeten : Tout le spectacle est une sorte d’agonie : se souvenir des événements, des idées et des idéaux du passé, revivre les choses et finalement tout lâcher.

 

 

Entretien réalisé par Katherine Lindekens, dramaturge, 2018
Texte édité avec l’aimable autorisation de l’Opera Vlaanderen. Traduction Isabelle Grynberg

Entretien avec le collectif FC Bergman - Première Loge - Opéra de Lille Entretien avec le collectif FC Bergman - Première Loge - Opéra de Lille /premiere-loge/les-pecheurs-de-perles/les-pecheurs-de-perles-fc-bergman/ /premiere-loge/fichier/s_rubrique/391/logo_loge_grand_.png